Analog Collector - le blog

17 juillet 2012

Analog Collector présente son nouveau site web

Découvrez le nouveau site web du magasin en cliquant ici : analogcollector.fr.

 

Analog_HomePage-120717

 

Posté par remivimard à 20:11 - Permalien [#]

26 juin 2012

Newsletter juin-juillet d'Analog Collector

Bonjour à tous,

L’été se faisant désirer, vous aurez peut-être l’occasion, vous m’en voyez désolé, d’écouter un peu plus de musique que prévu. Voici donc une pluie de nouveautés qui vous permettra de voir le ciel en bleu (ou la vie en rose), tout en restant chez vous et en évitant une douche froide :

ANALOGUE PRODUCTION / QUALITY RECORDS PRESSINGS poursuit sa politique de rééditions ultimes tant en 33 tours 200g simple qu’en double album 45 tours :

 jones

Norah Jones est à l’honneur, avec l’incontournable Come Away with Me (l’album aux cinq Grammy Awards),mais aussison troisième opus Not to Be Late. A noter que l’éditeur américain publiera, courant juillet, trois autres titres de la charmante fille de Ravi Shankar...

 

 

 

lynne

Nouvelle venue au catalogue, Shelby Lynne, rend hommage, avec Just A Little Lovin’ à l’album mythique Dusty in Menphis, de la chanteuse anglaise Dusty Springfield.

 

 

 

grateful

Retour de deux perles d’un des « monstres » du RockTerrapin Station (1977) et Reckoning (1980), du fameux groupe de Jerry Garcia, The Grateful Dead !

 

  

 

Chez le même éditeur mais en double album 45 tours cette fois :

image012

Enregistré en 1957, Songs for Distingue Lovers fait partie de la dernière période vocale de la grande chanteuse Billie Holiday. La voix devient plus sombre et plus fragile dans le même temps que les ingénieurs du label Verve en captent la quintessence. Un album exceptionnel ou Lady Day, entourée du gratin des musiciens “maison”, vous donne de véritables frissons : 
Harry "Sweets" Edison, trompette ; Barney Kessel, guitare ; Red Mitchell, contrebasse ; Larry Bunker, batterie ; Joe Mondragon, contrebasse ; Jimmy Rowles, piano; Alvin Stoller, batterie ;
Ben Webster, saxophone tenor.

 

 

 

 

image014

Grand moment de swing avec Illinois Jacquet. Cet enregistrement de 1956, avec Roy Eldridge, Jimmy Jones, Herb Ellis, Ray Brown et Jo Jones, retrouve une fraîcheur inespérée. Enfoncez-vous dans votre fauteuil club sur le thème Harlem Nocturne (fans de la série Mike Hammer bonjour) avec un grand whysky et Swing's The Thing !

 

 

 

 

MUSIC MATTERS OU LA SAGA BLUE NOTE EN DOUBLE 45T

Que du bon, que du beau…

Horace Silver The Stylings Of Silver, Hank Mobley Another Workout, Johnny Griffin A Blowin' Session, Elvin JonesPuttin’ it Together, Cliff Jordan Cliff Craft, Sonny Clark Sonny’s Crib, Elvin Jones Genesis, Art Blakey Like Someone in Love, J.R. Monterose J.R. Monterose, Freddie Hubbard Goin’Up, McCoy Tyner The Real McCoy,

 

bloc-1

 

 Kenny Dorham Una Mas, Bobby Hutcherson Happenings, Sonny Rollins Newk’s Time,

 

bloc-2

 

Blue Mitchell The Thing Tto Do, Art Blakey Undestructible,

Horace Silver Six Pieces Of Silver…

 

bloc-4

 

Deux inédits : Lee Morgan The Procrastinator, et Wayne Shorter The Soothsayer.

Last But Not Least, Johnny Griffin The Congregation avec la célèbre pochette signée d’Andy Warhol !!!

 

image035

 

NO FORMAT !

Vous connaissiez cet éditeur français grâce aux deux premières parutions en vinyle 180g blanc : Chamber Music de Vincent segal & Ballaké Sissoko et le Solo Piano de Gonzales. Voici Time Of No Reply, un précieux et vibrant hommage au Folk raffiné de Nick Drake, par le subtil guitariste de jazz Misja Fitzgerald Michel en solo ou accompagné de Me’shell Ndegeocello. Un magnifique disque de guitare acoustique certes, mais outre de merveilleuses harmoniques, ce petit bijou est teinté d’une véritable poésie…

 

PURE PLEASURE

38

 

Retrouvons la toujours élégante Stacey Kent dans Breakfast on the Morning Tram, un double album au charme certain.

Avec l’album The Man I Love de Peggy Lee c’est le nec plus ultra du jazz vocal tendance swing (arrangements de Nelson Riddle et orchestre des Studios Capitol dirigé par Frank Sinatra himself), que l’éditeur anglais nous restitue, dans un son mono, certes, mais grandiose. À lire : la passionnante chronique de Philippe Demeure

Enfin, de l’excellente Soul Music avec Ann Peebles et son album I Can’t Stand the Rain, sortit en 1974 sur le label de Menphis Hi Records. La chanson au titre éponyme évoquera de beaux souvenirs à tous les amoureux de cette musique.

 

SAM RECORDS

ronnell

Fred Thomas nous étonne à nouveau avec ce disque du Ronnell Bright Trio, car mis à part quelques collectionneurs asiatiques, qui se souvenait de ce pianiste de jazz ?

Ce magnifique 33T sera donc une véritable découverte pour la plupart d’entre vous…

 

La suite avec l’article de Philippe Demeure

 

 

 

 

SPEAKERS CORNER

Deux incunables du label anglais Decca dans la très audiophile et mythique série des SXL 2000 (voir les articles de Philippe Demeure sur ces titres) :

Un inattendu mais très raffiné récital de mélodies de Sibelius interprétées par Kirsten Flagstad, accompagnée du LSO sous la direction de Monsieur Fjelstad, DECCA SXL 2030. Lire l'article

Retour du grand chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet, au mieux de sa forme, avec un programme  Bizet qui « déménage » ! DECCA SXL 2037 Lire l'article

39

 

 

 

 

 

 

L’éditeur allemand réédite Le Grand Jazz où notre Michel Legrand national est entouré de Miles Davis, John Coltrane, Ben Webster, Donald Byrd, Herbie Mann, Jimmy Cleveland, Phil Woods, Hank Jones, Art Farmer… Un must du jazz classique.

image044

 

TESTAMENT, reprend à son catalogue deux disques de Maria Callas :

Des Airs célèbres d’opéras italiens dont l’inévitable extrait de « La Wally », Columbia CX 1231.

Egalement un récital consacré à Puccini, Columbia CX 1204.

La grande chanteuse grecque est dirigée dans ces deux disques par le chef italien Tullio Serafin.

callas

 

 

 

 

 

Un bel été à vous !

 

Cordialement,

Rémi Vimard.

 

ANALOG COLLECTOR

13, rue Charles V

75004 PARIS

Tél.: 01 42 21 90 29

M° Saint-Paul, Bastille (ligne 1) ou Sully-Morland (ligne 7)

Ouvert les lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi de 13 à 19h.

Fermé le mercredi et le dimanche.

info@analog-collector.com

www.analogcollector.fr

http://remivimard.canalblog.com

Posté par remivimard à 16:52 - - Permalien [#]

Un des plus beaux disques de Kirsten Flagstad

SIBELIUS – SONG RECITAL – KIRSTEN FLAGSTAD – DECCA

Bien que la plupart des œuvres de Sibelius soient devenues des tubes du répertoire classique dans les pays anglo-saxons et asiatiques, la France continue de se méfier du plus grand compositeur des pays scandinaves. Sa musique y est peu jouée et, dans leur ostracisme, les Français pêchent surtout par ignorance. Il faut dire aussi que le rejet de cette musique, jugée réactionnaire et folklorisante par le courant sériel, mené par Boulez, et la diatribe de Leibowitz, pour qui Sibelius était « le plus mauvais compositeur du monde », n’ont pas facilité les choses. Fort heureusement, son art fait depuis quelque temps l’objet d’une lente réhabilitation au sein des musiciens français, de l’école spectrale notamment – Dufourt, Grisey, Murail… Il gagne par ailleurs peu à peu du terrain dans la programmation des salles de concert. La musique de Sibelius n'est pas d'un abord facile. Un rien sévère, elle doit être apprivoisée. Cet univers fait de variations délicates, de tensions, de violence contenue… peut sembler déroutant à la première écoute. Et pourtant, si l’on prend la peine et le temps de s’y immerger, quel bonheur, quel délice comme en témoigne le récital de mélodies avec orchestre, chantées par la célèbre soprano norvégienne Kirsten Flagstad, que vient de rééditer Speaker Corners !

Sibelius, un musicien tourmenté

Sibelius

Sibelius naît en Finlande le 8 décembre 1865 au nord d'Helsinki dans une famille lettrée. Il étudie le droit, mais abandonne rapidement au profit de la musique. À l’âge de 20 ans, il entre à l’Institut de musique d’Helsinki pour apprendre le violon mais, contrairement à ce qu’il aurait souhaité, il ne deviendra jamais un virtuose de cet instrument. De 1889 à 1891, il poursuit et affine sa formation à Berlin puis à Vienne. Il se tourne ensuite vers l'enseignement et la composition. De retour à Helsinki en 1892, il y enseigne la théorie musicale. Entre 1900 et 1929, encouragé par son entourage, malgré de longues périodes de dépression, il se consacre presque exclusivement à la composition. En 1892, sa symphonie pour solistes, chœur et orchestre, Kullervo, le rend célèbre dans son pays. Il devient le musicien de toute une nation par excellence et obtient, par la même occasion, une bourse d’État annuelle qui lui permet de composer l’esprit tranquille.

En 1904, Sibelius gagne une bourgade reculée, Järvenpää, à quarante kilomètres au nord d’Helsinki. La nature, la pureté des lacs et les nuits étoilées, la fonte des neiges et l’envol des cygnes migrateurs lui inspirent quelques-unes de ses plus belles pages orchestrales. Il ne quitte son chalet forestier que pour des tournées de concerts. En 1927, il publie ses ultimes partitions et se retranche dans un silence artistique quasi définitif jusqu'à sa mort le 20 septembre 1957, à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Sibelius a écrit sept symphonies, des poèmes symphoniques, quatre légendes d’après le Kelevala, dont le célèbre Cygne de Tuonela, des musiques de scène, de nombreuses pièces pianistiques et de musique de chambre. Il laisse aussi derrière lui un corpus important de mélodies avec piano ou avec orchestre.

Sibelius et la mélodie

Bien que Sibelius soit surtout réputé aujourd’hui pour sa musique orchestrale, notamment ses poèmes symphoniques, il a donné à la mélodie nordique toutes ses lettres de noblesse. Psychologiquement, Sibelius n’était pas un homme serein et ses mélodies sont souvent sombres, voire inquiètes. Il écrira près de quatre-vingt-dix mélodies suédoises, quelques-unes en allemand, en finnois, en anglais et en français. Le compositeur incarne la quintessence de l’âme scandinave. Il se nourrit des poètes de la nature : partout s’élèvent le parfum et la grandeur mélodique des paysages nordiques. Parmi ces sources d’inspiration, citons les poètes Runeberg (1804-1817), le panthéiste Rydberg (1804-1817) ou le romantique Tavaststjerna (1860-1898). Sibelius adapte son écriture délicate à la prosodie des textes qu’il choisit. « [Il] l’harmonise en effet aux toniques longues et aux gutturales sombres et chantantes du suédois ou aux riches sons vocaliques du finnois » (P. Saint-André).

Doué d’un remarquable sens de la concision, le compositeur opte le plus souvent pour des mélodies courtes en brossant avec peu de moyens les atmosphères et les sentiments raffinés des poèmes qu’il met en musique. La plupart des mélodies de Sibelius sont écrites pour voix de soprano, mais certaines sont également conçues pour voix de mezzo-soprano ou de baryton. Elles dévoilent une riche palette expressive : « récitatif cru, parlando, déclamation traitée en mélodie continue ou inversement, fragmentée, déchirée, dessins légers, parfois pudiques […] Le vent du large souffle sa mélancolie avec force de vie » (P. Saint-André). Les plus réussies d’entre elles sont serties dans un voluptueux écrin orchestral.

Les mélodies de Sibelius par Kirsten Flagstad face aux versions modernes

Kirsten Flagstad enregistre ce disque en février 1958 au Kingsway Hall de Londres, au faîte de sa gloire musicale sur les grandes scènes internationales alors qu’elle est considérée comme l’interprète wagnérienne la plus importante de son temps. Fille d'un chef d'orchestre et d'une pianiste, elle fait ses débuts à l'Opéra d'Oslo en 1913. Pendant vingt ans, elle fait une carrière très modeste dans la capitale norvégienne, puis en Suède à Göteborg, dans un large répertoire. Elle est engagée en 1933 à Bayreuth dans les rôles secondaires d'Ortlinde de la Walkyrie et de la troisième Norne du Crépuscule des dieux. Ses débuts au Metropolitan Opera de New York, deux ans plus tard, dans le rôle de Sieglinde dans la Walkyrie font sensation et la consacrent définitivement. Elle fait ses adieux officiels à la scène en 1953.

Par sa sérénité, sa présence vocale et physique, Kirsten Flagstad reste encore aujourd’hui, avec cet enregistrement, l’une des interprètes clés des mélodies de Sibelius avec orchestre. Elle n’a été égalée par personne si ce n’est peut-être, ces dernières années, par les sopranos finlandaises Karita Mattila – Orchestre Symphonique de Birmingham, dir. Sakari Oramo, Warner – et Soile Isokoski – Orchestre Philharmonique d’Helsinski, dir. Leif Segerstam, Ondine –, aux caractères bien trempés, qui ont, toutes les deux, gravé deux anthologies de mélodies de toute beauté. Mais Kirsten Flagstad conserve pour elle son intelligibilité, sa puissance dramatique et l’éclat de son émission de voix comme en témoignent les nombreux enregistrements audio et vidéo que l’on peut trouver de nos jours sur la Toile. Côté orchestre, belle direction de Øivin Fjeldstadt qui porte une attention constante au chant et sait, comme bien peu le font avec Sibelius en général, souligner les couleurs contrastées des partitions des mélodies qu’il aborde pour en souligner la poésie lunaire. Un des plus beaux disques de Kirsten Flagstad pour (re)découvrir un répertoire injustement méconnu.

                                                                                                                       Philippe Demeure
                                                                                                                       Pour Analog Collector

Technique : 07/10 – Bon équilibre entre la chanteuse et l’orchestre. Timbre soyeux. Léger manque d’aération sonore

Posté par remivimard à 14:23 - - Permalien [#]

Ne ratez aucune miette de l’incroyable énergie de ce disque

THE RONNELL BRIGHT TRIO – POLYDOR 46 106

Ronnell Bright est un pianiste talentueux dont on parle peu hélas. Il est surtout connu pour avoir accompagné la chanteuse Sarah Vaughan à la fin des années 1950. Il fut un brillant accompagnateur mais un musicien de l’ombre. Il n’a enregistré en effet que quatre disques sous son nom. Revenons sur sa carrière à l’occasion de la réédition de l’un de ces disques paru chez Polydor en 1958 et réédité tout récemment par le jeune label Sam Records.

115300329

Ronnell Bright naît en 1930 à Chicago dans une famille d’artistes – sa sœur danse avec les Mills Brothers, une autre chante avec l’orchestre de Fletcher Henderson... Il entame très jeune des études musicales classiques et rêve de devenir concertiste. En 1939, il est lauréat d’une compétition pianistique pour jeunes interprètes et obtient une bourse qui lui permet d’intégrer la célèbre Julliard School of Music. Il ne commence à jouer du jazz qu’au cours de son service militaire dans la marine. Il parfait sa formation musicale à l’école de musique de la marine, très intéressée par ses connaissances et compétences classiques. Démobilisé, il joue avec Johnny Griffin avant de faire partie, de 1954 à 1955, du groupe du bassiste Johnny Pate qui accompagne, entre autres, la chanteuse Carmen McRae. Il rencontre dans la foulée les pianistes Oscar Peterson et Horace Silver et surtout Billy Taylor qui l’encourage fortement à tenter sa chance à New York. Il y enregistre deux disques : l’un avec le guitariste Kenny Burrell et le clarinettiste Rolf Kuhn en 1956 puis un second avec le batteur Bill Clark et le contrebassiste Joe Benjamin en 1957. Son heure de gloire arrive en 1958 lorsqu’il remplace au pied levé le pianiste de la chanteuse Sarah Vaughan, Jimmy Jones.

Au fil des ans, Ronnell Bright accompagne de nombreuses célébrités : les chanteuses Nancy Wilson, Doris Day, Lena Horne… Ses facilités d’arrangeur le conduisent par ailleurs à collaborer notamment avec le chanteur Johnny Mercer, le trompettiste Paul Francis Webster, le compositeur et parolier Sammy Cahn. Horace Silver, les saxophonistes Stanley Turrentine et Dexter Gordon et le chanteur Johnny Hartman n’hésitent pas à reprendre ses chansons et ses thèmes.

Dans les années 1970, il tente une carrière d’acteur au cinéma et à la télévision. Sans grand succès. Parallèlement à ses activités d’arrangeur et de compositeur qu’il poursuit jusque dans les années 1980, il enseigne la musique dans les lycées aux États-Unis.

Un « phrasé très swinguant sans percuter » François Postif, écrivain et critique de jazz

Ronnell Bright n’est pas une légende du jazz, mais un très grand interprète et musicien capable de tout jouer, de s’adapter à n’importe quelle voix, d’alimenter tous les styles, ou presque, du jazz en arrangements de haute volée artistique. Son toucher tonique, précis, son opulente invention harmonique font le bonheur des amateurs de jazz.

C’est à l’occasion d’une tournée en Europe en juin 1958 avec Sarah Vaughan qu’il enregistre un remarquable opus, intitulé tout simplement The Ronnell Bright Trio, pour le label Polydor ravi de lancer un jeune pianiste brillant, « aux idées claires et solides » (F. Postif). Il réunit autour de lui le contrebassiste américain Richard Davis et le batteur anglais Art Morgan, deux soutiens de taille dans la réussite de cet enregistrement qui, curieusement, ne permettra pas à Ronnell Bright de percer comme il l’aurait souhaité.

Au programme, deux blues de Nat King Cole et de Duke Ellington, quatre compositions de Bright, un morceau du contrebassiste Johnny Pate avec lequel le pianiste a déjà travaillé et un thème de l’incontournable Dizzy Gillespie. Le résultat swingue sur les chapeaux de roues et se révèle d’une merveilleuse efficacité mélodique. On sent une immense ferveur musicale au sein de ce trio soudé, visiblement très heureux de jouer et de faire partager son amour du jazz. La capacité unique de Ronnell Bright à donner à chaque note son juste poids et à conférer à chaque combinaison de notes une nécessité triomphante est un enchantement sonore.

On touche ici la grâce absolue : on ne veut rater aucune miette de l’incroyable énergie de ce disque qui n’aura malheureusement aucune suite.

                                                                                                                  Philippe Demeure
                                                                                                                  Pour Analog Collector

 

Technique : 08/10 – Très bonne prise de son mono avec du relief et une belle définition. Bonne dynamique.

NB : je remercie l’éditeur pour ses informations précieuses sur cet enregistrement

Posté par remivimard à 14:18 - - Permalien [#]

Peggy Lee is the woman we love

CHRONIQUE PEGGY LEE – THE MAN I LOVE – CAPITOL

La chanteuse, compositrice et parolière Peggy Lee a marqué des générations entières de mélomanes par son phrasé remarquable, son sens du tempo et sa capacité à faire d’une simple mélodie un enchantement musical. Longtemps cantonnée au jazz, elle s’est aussi révélée une artiste de variété hors pair. Revenons sur la carrière de ce phénomène de la chanson à l’occasion de la réédition en vinyle, par Pure Pleasure Records, de son célèbre opus, The Man I Love, enregistré en 1957 pour Capitol.

image001

Norma Dolores Egstrom naît à Jamestown aux États-Unis le 26 mai 1920. Elle connaît une enfance misérable qui lui laissera une santé fragile. Au milieu des années 1930, après s’être produite dans une chorale paroissiale puis sur une radio locale, elle part en tournée avec l’orchestre de Jacques Wardlaw et adopte le pseudonyme de Peggy Lee. Après son bref engagement chez Will Osborne (1940-41), le clarinettiste Benny Goodman l’invite à rejoindre son orchestre. Sa voix sensuelle et racée fait merveille dans le monde du swing et la rend célèbre dans tous les États-Unis.

Elle se marie ensuite avec le guitariste du groupe de Goodman, Dave Harbour, et co-signe avec lui de remarquables chansons qui leur valent le surnom de « Mr. ans Mrs. Melody » tant leur musique est savoureuse. Dès 1944, elle entame une carrière discographique chez Capitol et se produit dans les shows radiophoniques d’Andy Russell (1945) et plus épisodiquement dans ceux de Bing Crosby. Sa collaboration avec le label Capitol durera presque trois décennies, excepté le bref, mais artistiquement très riche, détour de 1952 à 1956 par Decca Records pour lequel elle enregistre, entre autres, Black coffee, l’un de ses meilleurs albums. Pendant sa « période Decca », ses chansons Lover et Mr. Wonderful deviennent des hits.

Elle devient alors une chanteuse très populaire dans le genre romance à tendance jazz. Elle chante aussi avec succès pour le cinéma - Johnny Guitar, 1954 - avant de devenir plus tard pour les jeunes une idole sexy du rock'n'roll, car elle est l’une des premières à reconnaître et apprécier ce nouveau genre musical.

En tant que compositrice, elle écrit inlassablement des chansons et collabore notamment avec Sonny Burque, Victor Young, Francis Lai, John Chiodini et Duke Ellington qui déclare à son sujet: « Si je suis le Duc, alors Peggy est la Reine ».

Dans les années 1980, à la suite de sévères problèmes de santé, elle ralentit ses activités, mais ne continue pas moins à enregistrer tout en écrivant ses mémoires. Elle est nommée plusieurs fois aux Grammy Award qu’elle remporte pour un tube de 1969, Is That All There Is ?, puis en 1995 pour l’ensemble de sa carrière.

Peggy Lee continue de chanter jusque dans les années 1990, quelquefois en fauteuil roulant. Après des années de santé déclinante, elle meurt d'une crise cardiaque à l'âge de 81 ans le 21 janvier 2002 en Californie.

The man I love, un disque concept

En 1957, Peggy Lee signe un nouveau contrat chez Capitol. Son producteur prend l’initiative de la faire travailler avec deux autres figures majeures du monde musical. Franck Sinatra, l’artiste phare du label qui s’essaye de temps à autre à la direction d’orchestre. Nelson Riddle, arrangeur de renom dont les talents assurent à coup sûr de solides succès commerciaux à tous les projets musicaux auxquels il est convié. L’idée d’un album concept est lancée : ce sera The Man I Love, une anthologie de chansons d’amour mélancoliques, une thématique qui a bien réussi à d’autres chanteuses comme Billie Holiday par exemple. The Man I Love est le premier enregistrement de Lee dans le nouveau format du disque en douze pouces. Frank Sinatra est crédité en tant que chef d’orchestre de l’album. Sur la couverture de l’enregistrement, son nom est même imprimé à la même taille que celui de la chanteuse.

Chaque seconde de ce disque est envoûtante. Peggy Lee pose sa voix distinguée sur les arrangements luxuriants de Nelson Riddle avec une facilité qui frappe l’entendement. On s’émerveille à l’écoute de ce timbre suave, mobile, hypnotique, de cette science des nuances, de cet art des déliés et des pleins. On adore écouter Franck Sinatra diriger ses troupes – un orchestre de cordes, cuivres et bois – avec franchise et une efficacité absolue. Grâce à lui, Peggy est chez elle comme un poisson dans l’eau. Elle respire le bonheur de chanter. Tout est jubilatoire ici et se déguste comme une délicieuse sucrerie. Peggy Lee is the woman we love !

                                                                                                                          Philippe Demeure
                                                                                                                         
Pour Analog Collector

 Technique : 09/10 – Prise de son mono d’excellente qualité. Remarquable masterisation. Beaucoup de présence.

Posté par remivimard à 14:12 - - Permalien [#]

Un enregistrement légendaire de Bizet réédité par Speakers Corner

 BIZET – CARMEN & L’ARLESIENNE SUITES – L’ORCHESTRE DE LA SUISSE ROMANDE – ERNEST ANSERMET – DECCA SXL 2037

Depuis plus d’un siècle, l’opéra Carmen de Georges Bizet figure au panthéon des pages lyriques françaises les plus connues, jouées et enregistrées. Qui n’a jamais entendu sous différents arrangements l’Air des toréadors, la habanera L’amour est un oiseau rebelle ou bien encore le chœur des gamins Avec la garde montante ? Sans doute pas grand monde, tout du moins dans les pays occidentaux. Revenons sur la genèse de cette œuvre à l’origine de deux suites d’orchestre dont Ernest Ansermet a enregistré une partie pour Decca en mai 1958. Cet enregistrement légendaire, couplé à des extraits de L’Arlésienne, vient d’être réédité par Speakers Corner.

bizet_SXL2037

Georges Bizet naît à Paris le 25 octobre 1838. Il bénéficie d’un environnement très favorable à la musique puisque son père est professeur de chant et sa mère une bonne pianiste amateur. Ses parents l’envoient au Conservatoire de Paris alors qu’il n’a que neuf ans. Il collectionne rapidement de nombreux prix tant en solfège qu’au piano, à l’orgue et en contrepoint. Malgré sa facture plutôt classique, sa première grande œuvre d’envergure, la Symphonie en ut, dénote chez lui une grande personnalité musicale en devenir. Il obtient dans la foulée un Premier prix de Rome avec sa cantate Clovis et Clotilde. Il passe trois ans en Italie à composer inlassablement. C’est là qu’il écrit entre autres son opéra bouffe Don Procopio.

Il retourne ensuite à Paris où il partage sa vie entre le théâtre, l’enseignement, les arrangements de partitions et les répétitions d’opéras, activités dans lesquelles il excelle en raison de ses grands talents pianistiques. Ses premiers opéras, dignes de ce nom, Les Pêcheurs de perles, daté de 1863, puis La Jolie fille de Perth, composé en 1866, n’eurent pas le succès escompté. D’autres projets d’opéras sont abandonnés par le compositeur, voire jamais représentés. La guerre de 1870 laisse moins de temps à Bizet pour composer alors qu’il est affecté à la Garde nationale. Heureusement, il est à l’abri des soucis matériels et financiers grâce à son mariage avec Geneviève Halévy, la fille de son mentor au conservatoire. Peu d’œuvres verront le jour par la suite et celles qui parviennent à être représentées, comme son nouvel opéra Djamileh, sont des échecs cuisants.

« Je suis persuadé que, dans dix ans, Carmen sera l’opéra le plus populaire du monde entier » (Tchaïkovski)

Nous sommes en 1871. Bizet, miné par les rhumatismes et une maladie de cœur, entreprend néanmoins la composition de ce qui deviendra par la suite son grand œuvre et qui restera son seul véritable succès posthume et universel, l’opéra Carmen d’après la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée. Le livret nous conte l’histoire d’une gitane andalouse, Carmen, fantasque et passionnée, qui vit sans contrainte et entraîne avec elle un brigadier, qu’elle abandonnera au final pour un toréador, avant qu’il ne l’assassine par jalousie. Curieusement, à sa création, l’œuvre est ardemment critiquée pour son indécence et sa « pauvreté mélodique » (sic). Ce n’est que plus tard, à Vienne, une fois transformée en grand opéra avec de nouveaux récitatifs, que Carmen connaîtra un succès irrémédiable. Bizet meurt malheureusement le 3 juin 1875, le soir de la trente et unième représentation. Carmen enthousiasme tout autant Brahms que Wagner et Tchaïkovski. Ce dernier écrit en 1876 : « Je suis persuadé que, dans dix ans, Carmen sera l’opéra le plus populaire du monde entier ». L’avenir lui donnera raison. Nietzsche, le grand philosophe allemand, y voit de son côté un « retour à la nature, à la santé, à la jeunesse et à la vertu » salutaire.

Le succès de cet opéra incontournable tient à trois raisons : son inspiration folklorique ibérique qui allait fasciner les musiciens français comme Debussy et Ravel, son caractère opéra-bouffe et son sens de la tragédie qui puise ses sources dans les grands thèmes de la vie – l’amour, la passion, la mort – que partage le commun des mortels. Les deux suites d’orchestre, tirées de l’opéra, reprennent les mélodies les plus célèbres de l’œuvre.

 L’Arlésienne, un drame humain mis en musique par Bizet

Lorsqu’en 1872 Léon Carvallho propose L’Arlésienne aux commanditaires de son nouveau Théâtre du Vaudeville, Alphonse Daudet jouit déjà d’une solide réputation. Cette banale histoire de paysans, inspirée d’un fait réel, reprend une des Lettres de mon moulin publiées en 1866. Dans une ambiance provençale, Daudet dépeint le renoncement amoureux de Frédéri à son Arlésienne, lorsqu’il apprend que cette dernière a été la maîtresse de son rival Mitifo. L’amoureux déçu se suicidera par dépit. Carvalho demande à Bizet d’accompagner en musique la tragédie. Le compositeur accepte et écrit rapidement une partition qui devait attirer l’attention générale du public et de la presse sur cette première production du nouveau directeur du théâtre. Plus que la situation du drame, c’est le décor dans lequel se meuvent les personnages qui donne toute sa saveur à cette musique de scène. C’est à travers les senteurs du terroir que Bizet dépeint ses personnages. La création du drame est un douloureux échec pour le compositeur qui n’avait pas ménagé sa peine pour coucher sur le papier sa musique.

Certains critiques musicaux pressent néanmoins Bizet de transposer en suite pour orchestre les morceaux les plus longs de sa partition, ce qui fut fait en novembre 1872. Après la mort de Bizet, son éditeur confiera à Ernest Giraud, un ami du musicien, l’orchestration d’une seconde suite. Ces deux orchestrations s’imposeront peu à peu au grand répertoire. Leur succès ne s’est depuis jamais démenti.

Bizet par Ansermet : une référence

Cordes endiablées, rythmes nerveux et serrés, cohésion admirable : Ernest Ansermet traduit les intentions de Bizet avec toute la précision narrative qu’exige cette musique d’une très grande efficacité mélodique. Le chef suisse a puisé son programme dans les deux suites de Carmen et dans les deux autres de L’Arlésienne. Fertile en couleurs et en images cocasses, sa vision du compositeur séduit par sa clarté, son articulation nette, souple et son naturel. L’Orchestre de la Suisse Romande s’ébroue avec le pittoresque requis. Du grand art ! À rapprocher des enregistrements d’Eugène Ormandy de 1963 (Columbia) et de Paul Paray de 1956 (Mercury Living Presence) d’une grande munificence également.

                                                                                                                               Philippe Demeure
                                                                                                                               Pour Analog Collector

 Technique : 08/10 – Image stéréo bien définie et transparente. Dynamique importante. Très beaux timbres.



Posté par remivimard à 13:52 - - Permalien [#]
23 juin 2012

Quand le son devient objet, catalogue de raretés musicales

Veuillez trouver ci-joint un catalogue de « raretés musicales », composé avec
mes confrères et amis libraires, Denis et Chloé Ozanne et François Roulmann.quand_le_son

Vous y trouverez des disques, bien sûr, mais également des livres,
documents et partitions rares.

En espérant que vous y dénichiez l'incunable qui vous manque, ou simplement
vous faire rêver le temps d’une pause...

Consultez le catalogue

Posté par remivimard à 13:54 - Permalien [#]
06 avril 2012

Comment j'ai découvert Michael Rabin

RabinAu tout début des années 1990, alors encore étudiant, je découvrais la musique classique et, grâce aux premières rééditions CD, les « enregistrements historiques ». Comme beaucoup d’autres discophiles parisiens, je hantais régulièrement les disquaires d’occasion du 5e arrondissement quand, au sous-sol de l’un d’eux, je dénichai un coffret consacré aux enregistrements EMI (labels Columbia et Capitol) d’un certain Michael Rabin. En rentrant chez moi, je fus littéralement subjugué dès la première écoute ! Par delà l’acidité et la platitude de ces premiers supports numériques, je tombais sous le charme de cette plénitude de jeu et de ce timbre des plus voluptueux, quelle que soit la difficulté technique. Des semaines plus tard, grâce à un ami collectionneur, je basculais dans le monde merveilleux du vinyle où, à l’époque, il suffisait de faire les poubelles des beaux quartiers pour dénicher de véritables trésors. C’est chez un soldeur du Boul'mich qu’entre deux disques de Franck Pourcell et de Caravelli, je trouvais mon premier LP de Rabin : L’Archet magique, pressé en France par Pathé-Marconi. Tout ce que j’avais pressenti lors de l’écoute des médiocres CD était sublimé par ma modeste platine Thorens et mon vieil ampli McIntosh. J’avais bien découvert, par un heureux hasard, un des plus grands violonistes
du XXe siècle…

Enfant prodige

Michael Rabin est né le 2 mai 1936 à New York City. Son père, George, violoniste au Philharmonique de New York et sa mère, Jeanne, professeur de piano à la Juilliard School, décèlent l’oreille absolue de leur fils alors qu’il n’a que trois ans. Michael commence à étudier le piano, puis le violon, pour lequel ses dons sont tels qu’il intègre la classe du célèbre professeur Ivan Galamian à l’âge de neuf ans et se produit pour la première fois en public à Cuba sous la direction d’Arthur Rodzinski en 1947. En février 1950, après avoir gagné un concours, le jeune virtuose est programmé pour la première fois dans la célèbre salle de Carnegie Hall. Dimitri Mitropulos lui offre une place de soliste après avoir déclaré : « Voici vraiment le violoniste de génie de demain ; il a tout ce qu’il faut pour faire de lui un grand artiste et pour faire vibrer le monde musical. C’est un enfant béni et déjà entièrement voué à sa mission. » Le violoniste français Zino Francescatti, qui fait carrière aux États-Unis, recommande le prodige à son éditeur, la Columbia américaine, qui publiera, entre 1950 et 1953, ses trois premiers disques 25 cm. « Génial », « talent phénoménal », « sans aucune faiblesse », musiciens et critiques ne tarissent pas d’éloge sur le jeune prodige. Sa carrière est lancée. En 1952, il part en tournée en Australie et en Nouvelle-Zélande, la Metro Goldwyn Mayer lui confie l’interprétation de la musique du film Rhapsody avec Liz Taylor.

Les années EMI

De 1955 à 1958, Michael Rabin enregistre pour la Columbia anglaise, filiale d’EMI dirigée par le célèbre producteur et directeur artistique Walter Legge. Après des débuts de virtuose, le violoniste américain atteint une forme de maturité. Faisant preuve d’humilité et de raffinement dans son engagement face au « grand » répertoire, il dévoile sa très grande musicalité. Le premier disque regroupe le Concerto n° 1 pour violon de Paganini et celui de Glazunov (33 CX 1281), suivent ensuite le Concerto pour violon de Tchaïkovski (33 CX 1422), la Fantaisie écossaise de Max Bruch (33 CX 1538) et le Concerto pour violon op. 64 de Mendelssohn (couplé à un Tzigane de Ravel d’anthologie 33 CX 1597). Ces enregistrements en tous points exceptionnels viennent d’être magnifiquement réédités en vinyle audiophile 180 grammes par le label britannique Testament.

Gloire et déchéance

PaganiniLa fin de l’année 1958 marque le début du contrat de Rabin avec la firme phonographique américaine Capitol, qui compte à son prestigieux catalogue des stars internationales comme Franck Sinatra. Rabin est donc une star du violon virtuose à Hollywood. Il enregistre l’intégrale des Caprices et le premier concerto de Paganini (Testament SP 8534) et deux disques de « petites « pièces, l’un avec accompagnement de piano (« Mosaics » Testament SP 8506), l’autre soutenu par l’orchestre du Hollywood Bowl (« The Magic Bow » Testament SP 8510).

Au début des années 1960, les concerts du violoniste commencent à décevoir les critiques qui trouvent que son jeu n’ est plus aussi brillant… Il est possible que l’enfant prodige, une fois devenu adulte, se soit lassé de toutes ces tournées et sollicitations diverses. Des rumeurs commencent à circuler sur ses addictions possibles à l’alcool et à la drogue, on évoque également la maladie mentale. Il est clair que Rabin ne semble pas avoir les ressources psychologiques pour supporter sa célébrité. Le déclin est alors en marche et le virtuose va être rapidement supplanté dans le cœur des mélomanes américains par la nouvelle génération de violonistes israéliens et asiatiques.

Le 19 janvier 1972, Michael Rabin est retrouvé mort dans son appartement new-yorkais. Selon la police et le professeur Ivan Galamian, le violoniste aurait glissé sur un tapis et sa tête aurait heurté une table. Le rapport du médecin légiste démontre que, bien qu’accidentelle, la chute aurait pu être provoquée par l’usage de barbituriques. Alors, suicide ?

Bien que quelques musiciens comme Perlman savent tout ce qu’ils doivent à l’héritage du grand violoniste américain, Michael Rabin a bien failli être oublié, le fameux New Grove Dictionary ne le mentionnant même pas. Il a fallu toute l’admiration et la clairvoyance d’une poignée de collectionneurs passionnés pour que de furtives rééditions apparaissent, d’abord en microsillons, puis à l’heure du compact disc pour que cet archet majeur retrouve enfin son rang. Nous nous réjouissons que les prix élevés, sur le marché de l’occasion, des vinyles originaux de Rabin aient poussé l’éditeur britannique Testament à nous restituer ces « galettes » dans le meilleur son possible pour un prix modique.

Archet magique 

Pourquoi, quarante ans après sa mort, Michael Rabin est-il aujourd’hui encore comme un des plus grands archets du XXe siècle ? Même si son legs discographique est relativement réduit et ne couvre, à quelques exceptions près (Bach), que le répertoire dit « virtuose », l’évidente grâce absolue d’intonation, qui se dégage des interprétations du violoniste, peut nous laisser croire qu’une fois débarrassé de ses problèmes psychologiques, cet archet « magique » aurait certainement pu aborder avec sérénité et élégance le répertoire de musique de chambre et nous offrir ainsi, lors d’une deuxième vie, une musique plus lumineuse que brillante…  Car le « son » Rabin, c’est la rencontre entre la voluptueuse beauté d’un timbre riche et chaleureux et la vélocité d’un engagement émotionnel aussi intense qu’envoûtant.

Rabin et les caprices de Paganini, une longue histoire

Quand Michael enregistre onze des vingt-quatre Caprices de Paganini les 19 et 25 mai 1950 pour le label américain Columbia, il vient d’avoir quatorze ans. Le résultat est tout simplement inouï et le succès foudroyant. La maîtrise technique de l’adolescent et sa virtuosité sont aussi ébouriffantes que sa musicalité intense.

À la fin de l’année 1958, Rabin inaugure son nouveau contrat avec l’éditeur américain Capitol avec l’enregistrement, complet cette fois, des 24 Caprices du grand maître italien. La légende veut que le compositeur génois ait passé un pacte avec le diable, ce qui expliquerait cette effrayante virtuosité. Il est clair pourtant que c’est bien le travail qui permit à Paganini d’atteindre un niveau technique alors encore inconnu pour cet instrument. Il est probable que le but de ces compositions soit, plus qu’une série d’études, un véritable manifeste de l’art du violon. La vision de Michael Rabin, grâce au dépassement de la pure virtuosité, nous révèle la véritable nature de la musicalité du compositeur italien. À juste titre devenue une véritable légende, cette première intégrale en stéréo – Ruggiero Ricci avait devancé l’américain quelques années plus tôt pour Decca, mais en mono – est si accomplie qu’elle en est peut-être définitive. À tel point qu’Itzhak Perlman dédia à Rabin son propre enregistrement des Caprices.

 

Posté par remivimard à 13:00 - - Permalien [#]
21 mars 2012

Réédition de l'enregistrement historique d'un trio de rêve

Duke Ellington au piano, Charles Mingus à la contrebasse et Max Roach à la batterie, c’est le trio inespéré. On croit rêver en les voyant tous les trois, concentrés, sur la photo de couverture du disque Money Jungle enregistré en 1962. L’homme au chapeau, c’est Ellington, 63 ans, l’un des plus grands pianistes et compositeurs de jazz du XXe siècle, à l’intuition musicale imparable, qui a dirigé des orchestres pendants plus de quarante ans. Il a le sens des instrumentistes comme aucun autre. À côté de lui, à sa gauche, celui qui semble lire avec bienveillance la partition sur le piano, c’est Max Roach, 38 ans devant l’Éternel, un original, l’un des batteurs, percussionnistes et compositeurs les plus importants et innovants de l’ère be-bop, briseur de conventions musicales et enrôleur fameux de talents. Au fond, enfin, c’est Charles Mingus, 40 printemps, contrebassiste polyglotte, physique imposant, connu tant pour son irascibilité que pour son goût pour l’expérimentation, capable de pousser ses partenaires de workshops au-delà des limites du raisonnable. Il a déjà travaillé avec Roach dans les années 1950 et a beaucoup d’admiration pour le « Duke ».

Ellington_01

Un trio piano-basse-batterie totalement inattendu

À l’époque, en plein hard-bop et début sérieux du free jazz, la musique de Duke Ellington paraît « démodée ». Ses glorieuses années au temps de la Prohibition sont loin. Aussi, il met le monde du jazz en ébullition lorsque son flair musical lui dicte d’enregistrer, non pas ses éternels standards avec un orchestre cousu de fil blanc, mais d’oser le rapport de force avec deux instrumentistes frondeurs, Mingus et Roach, dans un trio piano-basse-batterie totalement inattendu.

Historique, notre enregistrement l’est à plus d’un titre. Primo, ce ne sont pas les jeunots du trio qui vont dominer la situation, car dans sa carrière finissante Duke Ellington est loin d’avoir dit son dernier mot. L’écumeur du swing et des salles de danse a ici tout composé et imposé sa loi. Secundo, s’il a convoqué deux musiciens iconoclastes à l’époque, c’est qu’il veut se confronter à leurs velléités avant-gardistes. Tertio, ce disque n’aura aucune suite.

Money Jungle est un blues tonitruant que l’on pourrait classer entre le post-bop et l’avant-garde. Le joyau de cette réédition est la fragile et entêtante ballade Les fleurs africainesAfrican flower - où la contrebasse éthérée de Mingus côtoie la batterie troublante, quasi mystique, de Roach. Ce morceau, très court, est devenu depuis un incunable du jazz. Very special est un blues très vif, presque anguleux. Tout comme dans le tendre Warm Valley, le piano d’Ellington y est si évident, si direct, tellement en osmose avec le jeu de Mingus et Roach qu’on leur en veut beaucoup, à tous les trois, rétroactivement, de ne pas s’être rencontrés plus souvent. Très enlevé également, le blues Wig Wise déploie un tissu sonore complexe, très inspiré, orchestral et post-bop à tomber par terre. L’approche sauvage du tube d’Ellington, Caravan, est un véritable uppercut porté aux oreilles pour son audace musicale jamais prise en défaut. Enfin, Solitude qui clôture ce programme magique dans lequel Ellington tisse tout seul son canevas mélodique pendant plus de trois minutes, avant d’être rejoint par ses deux acolytes, nous rappelle à quel point il fut un extraordinaire créateur, capable de se plier en quatre pour révéler la substantifique moelle de sa propre musique. Avec ce disque, on entre en jazz comme on entre en religion. On sait désormais à quels saints se vouer.

                                                                                                                                          Philippe Demeure
                                                                                                                                          Pour Analog Collector

Technique : 07/10 – Enregistrement avec une acoustique agréable. Bon équilibre entre les instruments. Timbres un peu secs. Prise de son nettement meilleure que toutes celles des différentes rééditions en disques compacts parues depuis la fin des années 1980.

Posté par remivimard à 12:36 - - Permalien [#]
14 mars 2012

Speaker Corner réédite « Les Nuits d’été » et « Shéhérazade »

Les Nuits d’été d’Hector Berlioz et Shéhérazade de Maurice Ravel appartiennent depuis longtemps aux tubes de la musique classique et il en existe, sur le marché, plusieurs dizaines de versions différentes. Speaker Corner réédite ces deux opus dans leur couplage d’origine, dans une présentation soignée comme il se doit. Retour sur la genèse de ces célèbres partitions et les nombreuses qualités de cet enregistrement.

ravel-berliozHector Berlioz (1803-1869) compose en général ses mélodies en réaction immédiate à la lecture de textes qui l’inspirent, ou parfois, à l’intention d’un chanteur pour un concert. Bon nombre de poètes figurent au nombre de ses amis, comme Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Auguste Barbier, Gérard de Nerval ou bien encore Théophile Gautier. C’est dans un recueil de ce dernier, édité en 1838, la Comédie de la mort, que Berlioz choisit les six textes de ses Nuits d’été. Ce cycle de mélodies n’est pas composé sur commande, ou en vue d’un concert, mais simplement pour le plaisir d’écrire ce qui deviendra, jusqu’à aujourd’hui, l’une des créations les plus connues du compositeur.

En 1841, les Nuits d’été ne sont encore que six mélodies écrites initialement pour voix de ténor ou de mezzo-soprano avec accompagnement de piano. Elles ne seront complètement orchestrées qu’en 1856 et constituent le sommet de la production de mélodies de Berlioz, une réponse miraculeuse aux images d’amour nostalgique de Théophile Gautier, débutant sur une mélodie plutôt joyeuse et se refermant sur un rêve de terre lointaine. La version pour soprano et orchestre est la plus couramment jouée et enregistrée.

Berlioz, un musicien capable de traduire en musique une intense poésie

Villanelle est la plus charmante et la plus attrayante des six mélodies. Les quatre mélodies centrales adoptent un caractère plus mélancolique. Dans Le spectre de la rose, une élégante ligne mélodique cède à la fin la place à un récitatif fragmentaire simple et touchant. L’oppression funèbre de Sur les lagunes traduit le désespoir devant le vide absolu d’une vie sans amour vrai. La plainte lancinante d’Absence ou l’irréalité nocturne d’Au cimetière qui évoque « les ailes de la musique » sont là pour nous rappeler que Berlioz n’est pas un chef exacerbé à la tête de bataillons instrumentaux fracassants, comme se complaisent à tort à le dessiner les caricaturistes de son temps. Il est au contraire un musicien capable de traduire en musique une intense poésie et une fine émotion dans l’emploi retenu des masses et le choix délicat des timbres solistes comme il le fait dans les Nuits d’été.

Séparer le bon grain de l’ivraie parmi les multiples versions disponibles sur le marché – en disque compact avant tout – est difficile, car l’interprétation de ce « cycle », que ce soit avec Elly Ameling, Janet Baker, Suzanne Danco ou Jessye Norman pour les versions les plus anciennes ou avec Françoise Pollet, Suzan Graham, Véronique Gens pour les plus récentes, est souvent de très haute volée artistique.

La version chantée par Régine Crespin est peut-être la plus lyrique de toutes, et la façon remarquable dont sa voix se coule dans la mélodie est un véritable enchantement. L’inflexion, le port vocal, développés jusque dans le moindre détail, sont parfois si intimes qu’on a l’impression qu’elle nous dévoile un secret. Son émission puissante, claire et sa diction parfaite nous rappellent qu’elle fut l’une des très grandes sopranos du siècle dernier. L’orchestre préserve ces nombreuses qualités par son raffinement qui vibre à l’unisson avec la chanteuse. On comprend pourquoi cet enregistrement des Nuits d’été de 1963 reste encore aujourd’hui « historique » pour sa musicalité jamais prise en défaut.

Des vers mis en musique syllabe par syllabe

Près de soixante ans après l’écriture des Nuits d’été, Maurice Ravel (1875-1937) s’empare des poèmes en vers libres de Léon Leclère – wagnérien jusqu’au bout des doigts, ce dernier les signe « Tristan Klingsor » ! – pour composer Shéhérazade. Maurice Ravel s’est entiché de l’exotisme du texte et de la liberté métrique de ces vers. Ceux-ci sont mis en musique syllabe par syllabe et l’influence du Pelléas et Mélisande de Debussy y est évidente. Ravel se soucie aussi de traduire musicalement les finesses rythmiques des trois poèmes qu’il a sélectionnés, recherche qu’il poursuivra plus tard dans son opéra L’heure espagnole.

Le premier morceau, Asie, est le plus long et constitue une fantaisie orientale en plusieurs sections reliées par de brefs interludes. La flûte enchantée et L’indifférent sont plus courts. Le cycle subit alors une baisse régulière de tension, une gageure souvent difficile à tenir en musique, mais la beauté de la partition de Ravel est telle que le passage de la richesse voluptueuse d’Asie à la sensualité apaisée de L’indifférent séduit entièrement.

Régine Crespin a eu fort à faire avec les versions pionnières de Janine Micheau, « une gravure hallucinée et magistrale » pour le magasine Diapason, puis de Suzanne Danco, que ce soit avec Ansermet (1948) ou avec Charles Munch en concert, qui restent encore actuellement deux excellents crus.

Le chant de Régine Crespin, au style impeccable, va de l’avant sans traîner, sans solennité inutile et rend cet enregistrement de Shéhérazade incontournable. Son cœur appartient ici vraiment à la musique française. Le caractère élégiaque de la partition est parfaitement rendu par Ernest Ansermet dont la direction aérienne et la science des climats sont uniques en leur genre. Ceux qui chercheraient une version récente, digne d’être comparée à celle de Régine Crespin, se tourneront sans ambages vers celle de Felicity Lott, avec le même orchestre et Armin Jordan à la baguette.

Il y a derrière cette fort belle réédition un savant dosage entre poésie et fraîcheur, sensualité et émotion. Sans conteste, l’un des disques les plus touchants de Régine Crespin.

                                                                                                                                          Philippe Demeure
                                                                                                                                          Pour Analog Collector

 Technique : 08/10 – Belle acoustique sonore avec du relief. Bon équilibre voix/orchestre. Dynamique conséquente.

Posté par remivimard à 16:13 - - Permalien [#]
Tags : , , , , ,